I- RÔLE DANS LE DÉPISTAGE
1- INTRODUCTION :
Les cancers de la cavité buccale sont des maladies de la muqueuse qui donnent une tumeur maligne à la suite d'une consommation excessive de tabac associée à l'alcool, ou d'une dégénérescence de lésions précancéreuses .
En France, on compte environ 6000 nouveaux cas par an, avec une forte proportion masculine ( 70% pour les hommes ) Ce type de cancer présente la particularité, contrairement aux cancers atteignant d'autres organes, de pouvoir être dépistés précocement et surtout de pouvoir être évités.
La cavité buccale étant bien accessible et les tumeurs souvent rapidement visibles, d'une part, un examen annuel systématique de nos patients d'autre part, détermine le rôle du chirurgien-dentiste qui peut et doit être capital dans le dépistage de ces tumeurs.
2- CONNAÎTRE ET CIBLER LE PATIENT A RISQUE :
Les cancers de la cavité buccale sont à 90 % des carcinomes épidermoïdes, dont l'étiologie à 90 % est liée à la forte consommation d'alcool associée à un tabagisme dans un contexte bucco-dentaire médiocre avec une mauvaise hygiène et des irritations chroniques. Il est alors aisé de cibler cette population à risque, mais hélas ce type de malade fréquente peu les cabinets dentaires si ce n'est au décours d'une urgence.
3- EXAMEN CLINIQUE ET DIAGNOSTIC : Interrogatoire
L'interrogatoire doit évaluer la double intoxication Alcool - Tabac tant d'un point de vue qualitatif que quantitatif.
La qualité de l'intoxication tient compte du fait que les effets ne suivent pas une croissance géométrique mais exponentielle:
Consommation quotidienne: -moins d'un verre sans être fumeur multiplie le risque par 1 -1 verre + 20 cigarettes multiplie le risque par 7,5 -30 verres + non fumeur multiplie le risque par 6 -30 verres + 20 cigarettes multiplie le risque par 24 -30 verres + 40 cigarettes multiplie le risque par 38
La quantité sera l'évaluation de la consommation quotidienne et également la dose accumulée sur plusieurs années :
Pour le tabac la convention retenue est le nombre de paquet/année
-1 paquet/année : 1 paquet de cigarettes par jour pendant un an -10 paquets /année :1 paquet par jour pendant 10 ans -20paquets /année : 2 paquets par jour pendant 10 ans ou 1paquet par jour pendant 20 ans -40 paquets /année :1 paquet par jour pendant 40 ans / 2 paquets par jour pendant 20 ans / 4 paquets par jour pendant 10 ans .
L'Examen du malade : Face à un malade, d'une cinquantaine d'années au passé alcoolo-tabagique, l'examen clinique sera minutieux.
Faut-il faire cette biopsie en cabinet dentaire ?
- OUI, lorsque la tumeur présente des signes fortement bénins ,tel que les diapneusies les botriomycomes ,etc.Cette biopsie extirpera la lésion dans sa totalité .
- NON, lorsque la tumeur est fortement suspecte .Dans ce cas une biopsie non réalisée dans un centre spécialisé peut compliquer le travail des spécialistes en cancérologie, en modifiant les aspects de la tumeur, dans ses limites et son histologie, de favoriser l'essaimage de cellules malignes vers les tissus sains et le réseau vasculaire, et de provoquer des hémorragies importantes, parfois incoercibles .
4- RÔLE DANS LA PRÉVENTION ET L'INFORMATION :
Du fait de la forte consommation d'alcool dans notre pays, l'omnipraticien doit jouer un rôle essentiel dans ces deux missions .
Le problème du dépistage des populations à risque, se heurte au fait que ces patients présentent souvent un état bucco-dentaire médiocre, donc fréquentent peu les cabinets dentaires. Ceci pour des raisons économiques ou de niveau social. Ils consultent souvent à un stade tumoral avancé, motivés par des douleurs, des gênes fonctionnelles ou l'apparition de ganglions .
C'est pourquoi, il serait nécessaire d'aller vers ces malades potentiels, en intégrant un examen approfondi de la cavité buccale et cervico-faciale dans le cadre de la médecine du travail .
Cette visite médicale obligatoire, doit intégrer un spécialiste de la bouche pour examiner ces patients à risque appartenant en majorité à un milieu socio-économique défavorisé.
II -RÔLE FACE AU MALADE CANCÉREUX
1 - LE CHIRURGIEN DENTISTE PROLONGEMENT DU CENTRE SPÉCIALISE
Communication :
Après l'annonce du diagnostic, on assiste souvent à une rupture entre le praticien et son malade. Ce dernier considérant que seul le centre spécialisé saura le prendre en charge, quand au chirurgien-dentiste il peut ressentir une certaine crainte à traiter son patient devant la gravité de cette maladie .
Cette nouvelle situation peut être préjudiciable pour le malade tant sur le plan médical, que sur le plan psychologique .
On voit souvent des malades faire des centaines de kilomètres, pour des actes simples que le dentiste bien informé aurait pu réaliser. Sans compter que le malade a un sentiment d'exclusion.
La solution réside dans l'instauration d'un réseau de communication impliquant les trois parties concernées: le malade, le service anti-cancéreux et le praticien traitant en ville.
Connaissance :
Il est nécessaire qu'une prise de contact s'établisse entre le praticien hospitalier et le praticien en ville dès la décision thérapeutique prise.
Le dentiste doit avoir connaissance du traitement que va subir son patient, des médications prévues, de leurs effets secondaires, de leurs séquelles et de tout ce qui peut ou ne doit pas être fait en cabinet .
Il proposera ses services , entrant ainsi dans l'équipe soignante.
De cette coopération entre le praticien de ville et le praticien hospitalier résultera une meilleure prise en charge du malade.
2 - MALADE SUBISSANT UNE CHIRURGIE CARCINOLOGIQUE :
2-1 Mise en état buccal :
Elle consiste en des soins conservateurs, et/ou la confection de prothèses à but chirurgical . La chirurgie carcinologique étant souvent très délabrante il est important d'essayer de conserver un maximum de dents, précieuses à maintenir les futures prothèses maxillo-faciales.
Cette étape exige une rencontre avec le chirurgien qui expliquera le type d'intervention prévue ainsi que les limites de la résection.
2- 2 Face aux séquelles chirurgicales :
Les séquelles seront fonctionnelles, esthétiques et psychologiques.
Fonctionnelles : C'est une perturbation des fonctions de mastication, de déglutition et de phonation.
Esthétiques : La chirurgie a souvent pour conséquence une modification des contours de la face. Elle engendre également une perte de dents. D'où un retentissement social et psychologique sur le malade.
Psychologiques : La face est la "vitrine sociale" de l'individu, sa déformation entraîne souvent un repli du malade sur lui-même. Plus de la moitié d'entre eux ne retravaillent plus. Ils ont souvent pour seul univers que leur maison et l'hôpital.
Le rôle du Chirurgien-dentiste sera d'aider son patient à son retour de l'hôpital à limiter ses séquelles dans la mesure de ses moyens, et surtout de ne pas l'exclure.
Il lui prodiguera les soins classiques comme à n'importe quel autre patient, l'aidant dans sa réinsertion sociale et son équilibre psychologique.
Les prothèses pré-opératoires ( plaques palatines ), les prothèses guides ainsi que les prothèses maxillo-faciales sont réalisées en général en service hospitalier par des praticiens spécialisés. Leur but est de prévenir, limiter les séquelles en améliorant les fonctions et l'esthétique. Leur connaissance par le praticien traitant en ville est utile, lui permettant de comprendre l'appareillage de son patient, pouvant ainsi l'aider en cas de problème mineur ne nécessitant forcément le déplacement de ce dernier à l'hôpital.
Rôle dans le suivi et le traitement des dents restantes:
Un grand nombre de nos malades résident loin d'un centre anti-cancéreux, c'est pourquoi le chirurgien-dentiste traitant peut être d'une aide précieuse. - Face aux prothèses maxillo-faciales il pourra réaliser des meulages de zones traumatisantes, resserrer un crochet, etc.apporter un soulagement en attendant que le malade puisse se rendre à l'hôpital.
- Face aux soins conservateurs: souvent les dents restantes sont précieuses pour la stabilité et la rétention de la P.M.F. Le praticien aura pour mission leur contrôle et leur maintien. Il pourra réaliser les soins endodontiques et prothétiques.
- Face aux limitations d'ouverture buccale: Il pourra suivre la kinésithérapie conseillée au malade (pince à linge, sauterelle), évaluer les progrès et motiver le patient.
- Face au cancer lui-même: Il aura un rôle de surveillance, à l'affût de toute récidive .
3 - FACE AU MALADE IRRADIE:
La prise en charge d'un malade irradié est dévolu au centre spécialisé, le suivi bucco-dentaire est fait par des praticiens habitués à ce type de pathologie, des traitements et des effets secondaires qui en découlent.
Cependant il nous semble nécessaire que le praticien traitant en ville soit informé de ce qu'il peut ou ne doit pas faire car dans certains cas, pour des raisons d'éloignement du patient d'un centre spécialisé, d'urgence ou d'actes réalisés à la demande de l'hôpital, le chirurgien-dentiste peut être appelé à intervenir.
Le malade subissant une radiothérapie cervico-faciale va présenter deux types de réactions qui vont préoccuper l'odontologiste:
- des effets secondaires immédiats: ce sont les radiomucites se traduisant par des érythèmes muqueux avec des ulcérations entraînant des dysphagies avec perte de poids et altérations de l'état général.
- des effets de longue durée, parfois définitives, ce sont les séquelles telles que: l'asialie, les caries dentaires, les myosites avec une limitation de l'ouverture buccale, les cicatrices rétractiles, les dermites cutanées, les nécroses muqueuses ainsi que les possibles ostéoradionécroses
Toutes ces complications sont liées aux lésions cellulaires et vasculaires que provoque la radiothérapie sur les tissus sains avoisinant la tumeur cible.
Afin d'éviter ou de minimiser ces effets, on adoptera une attitude pratique à chaque étape du traitement.
3-1 Attitude du C.D. avant radiothérapie:
C'est la mise en état buccale avant traitement pour minimiser les effets secondaires.
Sur un cliché panoramique on transcrit les limites des champs d'irradiation fournis par le radiothérapeute.
Que doit-on faire ?
Avant tout acte, il doit y avoir évaluation de l'état global, de la motivation du malade à poursuivre une hygiène et une prophylaxie, en somme de la future coopération et de sa compliance face au traitement . - Détartrage
- Extractions de toutes les dents infectées, délabrées situées dans les champs d'irradiation, les dents en malposition (égressées, traumatisantes), les dents sans antagonistes, les dents présentant des lésions pouvant se réchauffer et être le siège de foyer infectieux (granulome apical).
- Soins endodontiques et conservateurs à condition qu'ils soient les plus parfaits possibles.
- Prophylaxie fluorée: réalisation de Gouttières Porte Gel de Fluor ( GPGF ) permettant la protection des dents restantes. On explique au malade son rôle et l'importance d'une hygiène rigoureuse qui lui permettra de conserver ses dents restantes.
Que faut-il éviter ?
Toute intervention de chirurgie buccale faite dans un délai ne permettant pas une cicatrisation suffisante avant la radiothérapie.
Un délai de deux à trois semaines sera indispensable pour permettre une épithélialisation du fond de l'alvéole avant le début de la radiothérapie .
3-2 - Soins bucco-dentaires pendant la Radiothérapie:
Les bactéries et l'effet de l'irradiation sur le système vasculaire sera responsable des problèmes face auxquels on sera confronté lors du traitement.
A partir d'une dose de 30 grays apparaissent ces effets. Soit environ à la 3ème semaine d'irradiation .
Les Radiomucites: ces lésions s'expliquent par l'hypocellularité, l'hypovascularisation et l'hypoxie des tissus soumis aux radiations ionisantes.
Ce sont des inflammations ou des nécroses muqueuses, douloureuses, invalidantes, avec parfois une agueusie, empêchant le malade de manger (dysphagie ) ou de manger normalement ayant pour conséquences une altération de l'état général et perte de poids.
Cette atteinte peut parfois conduire à l'arrêt du traitement pendant quelques jours et l'hospitalisation du malade.
Traitement: Antibiothérapie per-os, bains de bouche à base de Bicarbonate de sodium à 14 °/°° + Mycostatine, antiseptiques locaux et gel de Xylocaine à 2%.
On peut également prescrire des substituts alimentaires liquides ou semi-liquides hyperprotidiques tel que le Rénutril 500 à raison de 2 à 3 boites par jour.
La transcription des champs d'irradiation sur le cliché panoramique va permettre de délimiter toutes les zones buccales soumises à l'irradiation donc toutes les zones à risques.
Aujourd'hui, grâce à l'utilisation de colles biologiques dans les extractions dentaires situées dans les champs et ses bons résultats, on est de plus en plus conservateur. On pourra ainsi conserver les dents au patient lui permettant de mieux mastiquer, parler et un aspect esthétique avec un impact psychologique indéniable.
C'est pourquoi nous verrons de plus en plus de malades dentés subissant une radiothérapie.
De ce fait, ces malades seront appelés à consulter leur praticien traitant en ville, qui disposant d'une bonne information saura ce qu'il doit, peut ou de doit pas entreprendre comme type d'intervention.
Il pourra donc: - Effectuer des détartrages réguliers en s'assurant que le malade suit correctement sa prophylaxie fluorée, et contrôler son hygiène dentaire ou prothétique.
- Éliminer toute épine irritative d'origine dentaire ou prothétique
- Conscient du haut risque d'ostéoradionécrose, éviter tout acte traumatique pouvant ulcérer la muqueuse, mettant à nu l'os au contact de la cavité buccale septique.
- Face aux soins conservateurs: - les obturations de caries peuvent se faire sans précautions particulières.
- les traitements endodontiques se feront sous couverture antibiotique de type Augmentin ( 1,5 g par jour pendant 10 jours ) ou Rodogyl ( 4 cp par jour pendant 10 jours ). La désinfection canalaire devra être rigoureuse.
- Les anesthésiques dentaires: leur utilisation ne pose pas de problème, cependant compte tenu du terrain irradié pauvrement vascularisé, on évitera l'emploi de vasoconstricteurs ainsi que toute autre technique d'injection traumatisante comme les intra ligamentaires ou les intra septales.
- Les radiographies dentaires pourront se faire normalement dès lors quelles sont justifiées.
- Les actes chirurgicaux seront bannis en ville du fait du haut risque d'ORN. Les chirurgies parodontales sont proscrites.
- Les extractions dentaires hors de champs peuvent être faites sous couverture antibiotique .
Les extractions des dents situées dans les champs ne se feront qu'en cas de risque infectieux pouvant être à l'origine d'ostéoradionécrose.
Dans ce cas il préférable et fortement conseillé de les pratiquer dans un service spécialisé disposant de colles biologiques. Ces colles protègent l'alvéole déshabitée réalisant une protection mécanique, et reproduisant la dernière étape de la coagulation: la fibrino-formation. Elles accélèrent la formation du caillot, conduisant à une cicatrisation rapide et satisfaisante.
3-3 Attitude du chirurgien-dentiste après radiothérapie:
C'est la phase de gestion des séquelles, de la prévention de complications et de surveillance face à une éventuelle récidive tumorale.
Des contrôles réguliers de la cavité buccale sont indispensables tous les 3 mois, puis tous les 6 mois et enfin tous les ans. Le praticien en ville sera d'une aide importante dans cette mission. - Gestion des séquelles:
- hyposialie ou l'asialie: pour humidifier la bouche, le malade utilise souvent de l'eau minérale qu'il transporte avec lui en permanence. Cette attitude est liée à l'absence de produit réellement efficace sur le marché.
Cependant certains médicaments peuvent donner d'assez bon résultats tel que la gamme « Oralbalance « sous forme de gel ou de comprimés, les bombes d' « Artisial », le « Sulfarlem S 25 », les piles buccales, etc.
On peut également conseiller au patient les gommes à mâcher, les croissants, les sodas.
Certains malades utilisent de l'huile d'olive en bain de bouche, puis l'avale avant chaque repas afin de lubrifier les muqueuses et d'éviter que les aliments ne collent sur ces dernières.
Face à la réduction de l'ouverture buccale: On explique au patient l'intérêt de la kinésithérapie quotidienne à l'aide d'une pince à linge ou d'une « sauterelle » confectionnée à l'hôpital. Avant ces exercices il pourra, comme chez le barbier un linge humide et tiède sur les joues afin de chauffer les muscles.
Face à l'édentation résultant de la mise en état buccale: on a pour habitude d'attendre 6 mois environ la fin de la radiothérapie avant d'envisager une réhabilitation prothétique.
Celle-ci est précédée des soins conservateurs utilisant des anesthésiques locaux sans vasoconstricteurs et sous couverture antibiotique à large spectre en cas de traitement endodontiques.
Prothèses conjointes: les préparations cervicales seront atraumatiques et respecteront les tissus gingivaux.
Prothèses adjointes: avant leur réalisation on évaluera l'état des muqueuses et la salivation. En effet, une bouche sèche avec une muqueuse vernissée, craquelée sera une contre-indication à la réalisation d'une prothèse amovible.
On réalisera des crochets coulés avec appuis occlusaux, parfois des bases de résine souple, et on évitera un appui dans les zones ou l'on a eu des retards de cicatrisation.
- Prévention des complications:
Le risque majeur est l'ostéoradionécrose des maxillaires dont les conséquences sont souvent désastreuses entraînant des hémi-mandibulectomies.
Les causes sont presque toujours dentaires ou péridentaires à la suite d'un acte intempestif chirurgical, d'une mauvaise évaluation au moment du bilan initial, d'une interruption de la prophylaxie fluorée.
Le processus est le même: à la suite d'un acte , d'une blessure, la muqueuse ulcérée met à nu l'os sous jacent, en relation avec la cavité buccale septique.
Cet os « dévitalisé » a un faible potentiel de défense et de réparation. L'infection progresse le long de cet os et reste très difficile à juguler.
C'est pourquoi il est important de suivre le malade afin d'évaluer si sa prophylaxie fluorée est bien suivie. On peut s'en rendre compte par l'aspect de l'émail. Sans fluor ,on aboutit à une odonto-radionécrose: les dents ont une couleur ébène mitant l'émail qui se détruit pouvant aboutir à des atteintes pulpaires, début de l'infection osseuse tant redoutée.
- Surveillance carcinologique : ce suivi buccal du malade permet également de surveiller toute récidive du cancer. Car rappelons-le cette maladie est une maladie des muqueuses et qu'une récidive ou une seconde localisation dans le délai de 5 ans sont fréquentes.
4 - FACE AU MALADE SUBISSANT UNE CHIMIOTHÉRAPIE :
a- Traitement général dépassant le cadre de la cavité buccale:
Le chirurgien-dentiste devra être attentif, car les effets secondaires buccaux peuvent apparaître dans le traitement d'un autre organe, tel que le sein, les poumons, l'estomac etc..
L'action des substances anticancéreuses se fait principalement sur les cellules à croissance rapide sans sélectivité c'est à dire aussi bien des tissus tumoraux que des tissus sains.
Les cellules les plus sensibles au niveau des tissus normaux sont celles du tissu hématopoïétique, les cellules gastro-intestinales, les cellules capillaires et d'une manière générale toutes les cellules épithéliales et muqueuses.
Les effets sur la moelle osseuse va aboutir à des risques hémorragiques et infectieux, à la suite de l'aplasie médullaire, fonction de l'importance quantitative et qualitative des drogues utilisées.
b- Effets secondaires au niveau de la cavité buccale
*Les mucites:
Elles s'expliquent par l'impossibilité des cellules à se multiplier afin de renouveler et de réparer les lésions muqueuses, et ceci dans un cadre le septique de la cavité buccale, compliquant ainsi le tableau.
Elles sont d'apparition précoce, environ 7 jours après le début du traitement et peuvent présenter des aspects variés: muqueuse érythémateuse, dépapillée, ulcérée, avec parfois des fausses membranes.
Elles sont plus ou moins douloureuses en fonction de leur extension, et plus ou moins invalidantes.
*Les Hémorragies: elles apparaissent environ 2 semaines après le début du traitement. avec un risque proportionnel à la thrombopénie (inférieure à 20 000 plaquettes/mm3), au syndrome de coagulation intra-vasculaire disséminé et à l'action de certaines drogues sur les facteurs de coagulation.
*Les Surinfections: elles d'origine bactériennes, virales ou fongiques.
Une grande fréquence est observée avec les infections fongiques en particulier les candidoses, puis les infections virales tel que l'herpès et plus rarement des infections bactériennes.
Très souvent on retrouve l'association des trois formes.
*Les Douleurs: elles sont le résultat des lésions décrites ci-dessus avec en plus la possibilité de réchauffement d'un foyer buccal préexistant tel qu'un granulome apical, une dent de sagesse en évolution, etc.
Elles peuvent avoir un impact important parfois même avec un pronostic vital, lorsque le malade ne peut plus s'alimenter. On a alors une altération de l'état général nécessitant une hospitalisation et pose d'une sonde gastro-intestinale.
Elles rendent la parole, la déglutition et la mastication difficiles.
Elles nécessitent souvent l'intervention du service d'analgésie lorsque les médicaments de classe I et II s'avèrent inefficaces et qu'il faille avoir recours à la morphine et ses dérivés .
La prévention tiendra compte des facteurs de risque:
- En rapport avec le patient: âge, état général, type de la tumeur, état buccal initial (existence de foyers infectieux latents, chroniques), hygiène bucco-dentaire lors du traitement . €
- En rapport avec le traitement: drogues utilisées ( Méthotréxate , Bléomycine, 5 Fluoro-Uracile), dose, fréquence, et nombre de cures, voie d'administration, association avec une radiothérapie au niveau des voies aéro-digestives supérieures.
c- Soins bucco-dentaires et chimiothérapie :
- Soins avant traitement chimiothérapique:
On réalise un bilan clinique et radiologique de la cavité buccale, ainsi qu'une évaluation de la motivation et la compliance du malade. On débutera systématiquement par un détartrage et une motivation à l'hygiène, suivi d'une mise en état buccal.
- Soins bucco-dentaires lors de la chimiothérapie :
En principe la mise en état buccal préalable nous met à l'abri de soins importants à effectuer. Cependant dès le 5ème jour apparaît l'aplasie médullaire. Les deux risques buccaux importants sont les hémorragies et les infections. Il est indispensable de maintenir le brossage dentaire durant le traitement (hormis les phases d'aplasie profonde), on adaptera les moyens au terrain : brosse à très souple type «chirurgicale », bains de bouche pouvant contenir plusieurs ou l'ensemble des produits suivants : 250 cc de bicarbonate de sodium à 14% ° + 1 flacon de Mycostatine + 1 ou 2 bouchons doses de digluconate de chlorhexidine + 1 cuilliérée de Lidocaine.
d- Traitement des urgences dentaires:
On considère comme urgence tout acte devant être réalisé alors que le malade est sous chimiothérapie aplasiante .
Ces soins dentaires ne se feront qu'avec l'aval du chimiothérapeute en fonction du bilan hématologique du patient et de la période du traitement dans laquelle il se trouve.
Ces soins en général ne sont possibles que lorsque le taux de leucocytes est supérieur à 2000 /mm3, sous couverture d'un antibiotique à large spectre et que si le taux de thrombocytes est supérieur à 75000/ mm3.
La période la plus favorable pour réaliser ces soins, est les quelques jours précédant le début d'une cure et les premiers jours du traitement sachant que l'aplasie débute vers le 5ème jour.
Certaines prescriptions médicamenteuses sont à éviter pendant le traitement chimiothérapique, en particulier les médicaments augmentant la toxicité hématologique comme: les anti-Inflammatoires Non Stéroidiens, (Noramidopyrine, Sulfamides, Barbituriques, Phénitoines) ainsi que certaines molécules ayant des interférences directes avec des substances cytotoxiques: acide acétylsalicilique et Méthotréxate .
e- Soins bucco-dentaires pendant les rémissions et les guérisons:
L'état hématologique des malades ayant subit une chimiothérapie et se trouvant en phase de rémission ou de guérison, sera fonction de la nature de la tumeur traitée, de la toxicité des drogues employées du nombre de cures, de la date de la dernière cure et de l'état général du malade.
On aura donc affaire soit à un patient présentant un bilan biologique favorable qui pourra bénéficier de soins bucco-dentaires en cabinet en ville, comme tout patient bien portant, soit à un patient présentant un état immunologique déficitaire nécessitant sa prise en charge dans un service hospitalier, comme les malades ayant subit une splénectomie ( prévention assurée par Oracilline au long cours).
De toute façon, un bilan sanguin systématique et complet sera demandé avant toute intervention.
La couverture antibiotique ne sera pas systématique, car elle peut induire des résistances de certains germes et l'apparition de mycoses.
Des consultations régulières de prévention et de dépistage seront systématiques.Certaines lésions buccales persistantes peuvent être révélatrices de troubles hématologiques ou de récidives tumorales.
5 - RÔLE DANS LE SUIVI ET LA SURVEILLANCE DU MALADE :
Le chirurgien dentiste en ville sera le prolongement naturel du service hospitalier dans la prise en charge du malade. Il est le correspondant, le collaborateur de l'équipe soignante qui l'intégrera et l'informera de l'évolution du traitement et de l'état du patient.
Il saura tous les actes qu'il pourra accomplir dans son cabinet et tous les actes pour lesquels il devra s'abstenir et diriger le malade vers l'hôpital.
Cette collaboration étroite permettra au malade de se sentir rassurer .
III - CONCLUSION :
Les cancers de la cavité buccale, locaux, métastasant peu, restent de pronostic sombre puisque l'on compte une survie d'environ de 30 % à 5 ans et de 5 à 10 % sur 10 ans.
Pourtant ces cancers pourraient être en majorité ( 90 % ) évités par une prévention active, sachant qu'ils sont dus à la double intoxication alcoolo-tabagique.
La France détient un triste record, avec l'Inde, du fait de la forte consommation d'alcool dans notre pays. En particulier les régions Nord et Nord-Ouest .
Cette prévention passe par une sensibilisation de tout le corps médical, des pouvoirs publics et de la population par le biais de l'école, des médias, du milieu et de la médecine du travail, des organisations sportives et associatives .
Dans cet ensemble, l'Odonto-stomatologiste a un rôle capital, il est le spécialiste qui examine la bouche quotidiennement .
IV - BIBLIOGRAPHIE :
Actualités de Carcinologie Cervico-Faciale . Vol. 21.
La Mandibule en Cancérologie .
Amiel (J.L.), Rouesse(J.), Machover(D.) _Abrégé de Cancérologie . Masson 1984
Barrelier (P.) et Coll. (1991)
Traitement médical des ostéoradionécroses.
Revue de Stomatologie et Chirurgie Maxillo-Faciale.
Barrett(A.P) - Oral mucosal complications in Cancer chemotherapy.Aust.N.Z.J.Med,14 p14,p7-12,1984.
Benoist (M.),Brugère (D.) , Szpirglas (H.), Kerebel (B.),Peret (R.) et Horiot (J.C.)-
Compte-rendu de colloque sur la prophylaxie fluorée des complications bucco-dentaires et maxillaires de l'irradiation cervico-faciale,28 avril 1978 .
Benoist (M.)- Réhabilitation et prothèses maxillo-faciales .Julien Prélat, Paris 1978 .
Bernard (J.P.) , Lombardi (T.) and Samson ( J.) 1994.
Use of Fibrin Sealant for Dental Extractions in Irradiated Jaws .
Maxillo-Facial Surgery. Vol. 4.
Borowski ( B.) Les soins bucco-dentaires du malade cancéreux. Masson ,Paris 1986
Cachin (Y.) ,Vandenbrouck (C)-Les Ostéoradionécroses mandibulaires.Problèmes actuels otorhino-laryngologiques.Rev.du Prat,28 p.2431-2438, 1978 .
Cachin (Y.)-Etio-épidémiologie des cancers des V.A.D.S. ( sphère ORL et buccale).
Med.Int.Spéc.Cancer.n° 4 bis ,p31-38 ,1978.
Carl (W.),Schaff (N.) et Sako (K.)- Oral surgery and the patient who has radiation therapy for head and neck cancer .Oral Surg.,36,p 651-657,1973 .
Carl (W.),Schaaf (N.G.)-Dental care for the cancer patient.J. of Surg. Onc.,6,p.293-309,1974 .
Carl (W.).- Dental Treatment for patients with Leukemia .n°8,Aug 1978, Quintessence Internationale,8,1978 .
Carl (W.).- Dental management and prosthetic rehabilitation of patients with head and neck cancer .Head Neck Surg.,p.27-39 ,Sept.-Oct. 1980 .
Dambrin et Coll. ( 1981 )
Contribution à l'étude de la pathogénie de l'ostéoradionécrose mandibulaire.p.27-33.
Actualité de carcinologie Cervico-Faciale.Vol.6.
Eschwege (F.) ,Raynaud (A.),Wibault (P.),Marandas (P.)-Résultats de la radiothérapie du cancer du voile du palais à propos de 55 malades traités à l'Institut Gustave-Roussy de 1966 à 1975.J. Eur.de Radioth.,4,n°3,p.133-137,1983 .
Fleming (T.J. )- Dental care for cancer patients receiving radiotherapy to the head and neck. The Cancer bulletin ,March ,34, n°2, 1982 .
Fleming (T.J.)- Daily Floride Routine prevents radiation and drug induced caries in cancer patients . The Univers Texas.M.D.,Anderson Hosp.,29,n°2,1984.
Le Fluor -Les questions d'odonto-stomatologie ,5e année,n° 19 ,1980.
Gaillot-Drevon (J.),Durant (B.M.) , Biguet-Petit-jean (P.)- Le problème parodontal chez le leucémique.Caractéristiques cliniques.Inf.Dent. ,65,n°23 , p.2071-2080.Moyens d'hygiène et de prévention.Inf. Dent. 65,n°30 p. 2713-2719 ;1983 .
Haie (C.), Chassagne (D),Eschwege (F.), Gerbaulet (A.), Vandenbrouck (C.)- Tumeurs du plancher buccal (125 cas ). Masson, Paris ,1983.
Horiot (J.C.) and Coll. (1981)
Systemic Dental management in head and neck irradiation.
Int. J. Radat.Oncol.Biol.Phys.7.
IGR.- Protocole de traitement des cancers des voies aéro-digestives supérieures.Institut Gustave-Roussy. 1980 . Laudenbach (P.) - Les asialies chroniques. Rev.du Prat. , 22, n° 31, p.4223-4232. 1972.
Laudenbach (P.), Deboise (A.) . Dépistage des cancers des glandes salivaires.AOS, 137,p. 65-72,1982.
Laufer (J.) - Les lésions précancéreuses de la muqueuse buccale. AOS ,137 , p.23-24 , 1982.
Leroux-Robert (J.) et Poncet (P.) Cancers de la Langue, 15e Congrès de la Société Française de Carcinologie cervico-faciale.1983 ,232 pages,67 figures,129 tableaux .
Maire (F.) , Louis (J.P.) et Findori (C.) .- Prophylaxie des caries postradiothérapiques. Intérêt d'une pâte dentaire fluorée. Inform. Dent. ,64 , n° 64,p.237-245. 1982.
Margainaud (J.P. )- Conduite à tenir chez un patient devant être irradié. Act. Odontol.Stomatol.,120 ,p. 592-598 , 1977.
Marx (RE.) and Coll. (1987) Studies in the radiobiology of osteoradionecrosis and their clinical significance. Oral Surg. Oral Med. Oral Pathol. 64. Marx (R.E.) Osteoradionecrosis. A New concept of his pathology. J.Oral.Max.fac.Surg.41.p.283-288 ,1983.
Overholser (C.D.),Peterson (D.E.),Bergman (S.A.),Williams (L.T.)- Dental extractions in patients with acute lymphocytic leukemia. J.Oral. Max.Fac.Surg.,5,p 296-299 ,1982.
Peterson (D.E.) et Sonis (S.T.) -Oral complications of cancer therapy.Boston Martinus Nijhoff ,1983 .
Pindborg (J.J.) -Oral cancer and precancer.Bristol ,J. Wright and sons ,LTD .1980.
Psaume (D.) - Rééducation fonctionnelle et kinésithérapie en chirurgie maxillo-faciale .Rev. Pr. Max.fac. ,7 ,n°1 ,1978.
Rolland (J.) ,Aupicon (A.) ,Margainaud (J.P.) -Ostéoradionécroses .Encyc.Med.Chir.,Stomatol. 22077,A.30 ,1980.
Rouëssé (J.) , Turpin (F.) - Oncologie ,collection Abrégés .Masson ,Paris 1994.
Simart (S.) (1996 )
Ostéoradionécroses des Maxillaires .Clinique et traitements.
Formation odontologique Continue .Institut Gustave Roussy.
Susbielle (G .) 1982.
Qu'en est-il de l'oxygénothérapie hyperbare?
Tempo Médical n° 114 .B
Szpierglas (S.) , Lacoste (J.P.) , Finidori (Cl .). -Etude clinique de l'utilisation d'un gel fluoré chez les patients irradiés. Le Chir. Dent. De France. N°231 , 1984.
Wibault (P.) ,Eschwege (F.) ,Leridant (A.M.), Gerbaulet (A.)-Traitement des cancers de la base de la langue (IGR). In Leroux-Robert et Poncet (P.) : Cancers de la langue, p.163 -167 , Paris, Masson,1983 .
Yancey (S.R.)- Complication of cancer chemotherapy.
The cancer Bulletin, 32, n°5,1980. |