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Le renouvellement des Prothèses Amovibles Complètes à l’aide du flux numérique

Prothèse Par Benjamin EVIEUX le 20-04-2026

Introduction

L’édentement total reste un problème de santé publique majeur. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), il concerne environ 7 % de la population mondiale, avec une prévalence atteignant 20 à 25 % chez les personnes de plus de 65 ans. Avec le vieillissement démographique, les projections suggèrent que cette proportion pourrait approcher les 30 % d’ici 2030 (1).

Pour compenser cet édentement, la Prothèse Amovible Complète (PAC) demeure l’une des solutions thérapeutiques de référence. Elle permet de restaurer les fonctions orales essentielles, mastication, phonation et déglutition, tout en contribuant à rétablir l’esthétique faciale et le bien-être du patient (2). Toutefois, comme toute restauration prothétique, la PAC présente une durée de vie limitée, liée notamment aux phénomènes de résorption des tissus de soutien et à l’usure des biomatériaux. Le renouvellement de cette dernière constitue donc une situation clinique fréquente.

Le renouvellement d’une PAC consiste à remplacer une prothèse devenue inadaptée par une nouvelle prothèse, en respectant la morphologie, les fonctions et les attentes esthétiques du patient. Les indications sont multiples : perte de rétention liée à la résorption tissulaire, fractures ou complications mécaniques, usure occlusale avec perte de dimension verticale, altérations esthétiques, échecs répétés d’ajustement ou encore évolution de l’état médical ou cognitif du patient.

Il est intéressant de noter que près de 80 % des demandes de renouvellement sont motivées par des raisons de confort, d’esthétique ou de satisfaction personnelle, plutôt que par des motifs strictement fonctionnels (3).

Traditionnellement, ce renouvellement repose sur des protocoles conventionnels, qui demeurent la référence clinique mais présentent certaines limites : multiplication des séances cliniques, reproductibilité variable et difficulté d’archivage ou de duplication précise des prothèses existantes (4). Dans ce contexte, l’intégration du flux numérique ouvre de nouvelles perspectives. Cet article présente les différents flux de travail numériques dédiés au renouvellement des prothèses amovibles complètes et leurs apports par rapport aux approches conventionnelles.

Technique de renouvellement d’une PAC sans duplicata

Lorsque les caractéristiques biomécaniques et esthétiques de la prothèse amovible complète existante sont jugées satisfaisantes, celle-ci peut être utilisée comme référence clinique pour le renouvellement prothétique.

Dans un premier temps, la prothèse existante est réadaptée cliniquement. Cette étape consiste à réaliser un marginage et un surfaçage de l’intrados à l’aide d’un biomatériau d’empreinte, sous pression occlusale, afin d’améliorer la stabilité et l’adaptation aux tissus de soutien.


Fig. 01 : marginage puis surfaçage des PAC existantes à l’aide d’un matériau à empreinte.

Cette réadaptation permet d’obtenir une prothèse fonctionnellement stable pouvant servir de support fiable pour l’acquisition numérique des données cliniques.

Les prothèses sont ensuite numérisées de manière extra-orale, soit à l’aide d’une caméra, d’un scanner extra-oral ou encore par acquisition volumique à l’aide d’un CBCT. Cette numérisation permet d’obtenir un modèle numérique précis de la prothèse existante, incluant le positionnement des dents prothétiques ainsi que les surfaces fonctionnelles.


Fig. 02.a et 02.b : numérisation extra-orale de la PAC réadaptée à l’aide d’une caméra.

 

Stratégie de numérisation des PAC à l’aide d’une caméra intra-orale

La numérisation d’une prothèse amovible complète à l’aide d’une caméra constitue une solution facilement accessible en pratique clinique. Toutefois, la stratégie d’acquisition peut varier selon les systèmes de numérisation utilisés, chaque fabricant proposant un protocole de balayage spécifique visant à optimiser la qualité de la reconstruction tridimensionnelle.

Il est donc recommandé de se référer aux indications du fabricant afin de respecter la stratégie de scannage préconisée et de maximiser la précision de l’acquisition. Ces protocoles définissent généralement l’ordre de balayage des différentes surfaces prothétiques, surfaces vestibulaires, occlusales et palatines ou linguales, ainsi que les zones de transition permettant d’assurer un assemblage fiable des images.

Afin d’illustrer ces stratégies, deux exemples de protocoles de numérisation issus de systèmes de caméras intra-orales différents sont présentés en annexe (1 et 2) (5).

L’occlusion est ensuite enregistrée en bouche à l’aide d’une caméra, permettant de capturer les rapports maxillo-mandibulaires dans la position fonctionnelle du patient.


Fig. 03 : numérisation intra-orale du rapport maxilla-mandibulaire.

L’ensemble de ces données constitue la base du projet prothétique numérique.

La conception des nouvelles prothèses est ensuite réalisée au laboratoire de prothèse à l’aide d’un logiciel de conception assistée par ordinateur (CAO). Lors de cette étape, les modifications souhaitées par le praticien peuvent être intégrées, qu’elles concernent la dimension verticale, l’occlusion, la position des dents ou certains paramètres esthétiques.

Selon les protocoles utilisés, une séance d’essayage intermédiaire peut être réalisée avant la fabrication définitive. Celle-ci repose sur l’utilisation d’un gabarit imprimé en 3D, permettant de vérifier l’esthétique, l’occlusion et les paramètres fonctionnels avant la finalisation des prothèses.


Fig. 04 : essayage des gabarits imprimés.

Les nouvelles prothèses sont ensuite fabriquées par usinage, puis délivrées au patient lors d’un second rendez-vous clinique.


Fig. 05.a et 05.b : mise en bouche des PAC usinées.

Technique de renouvellement d’une PAC avec duplicata

Lorsque les prothèses existantes présentent des caractéristiques esthétiques ou fonctionnelles moins favorables, leur utilisation directe comme référence clinique peut être limitée. Cela peut notamment concerner des situations dans lesquelles le plan d’occlusion, la dimension verticale d’occlusion ou encore le rapport maxillo-mandibulaire nécessitent d’être réévalués et corrigés ().

Dans ce cas, le renouvellement de la prothèse peut être réalisé à l’aide d’un flux numérique avec duplicata. Contrairement à la technique précédemment décrite, les prothèses existantes sont numérisées directement de façon extra-orale à l’aide d’une caméra, sans réadaptation préalable, c’est-à-dire sans marginage ni surfaçage de l’intrados.


Fig. 06 : ancienne prothèse mandibulaire numérisée pour produire un duplicata.

Les fichiers numériques obtenus permettent ensuite la fabrication de duplicata par impression 3D, reproduisant fidèlement la morphologie des prothèses initiales. Ces duplicatas sont fabriqués sous forme de copies monobloc en résine.


Fig. 07 : duplicatas imprimés des PAC existantes.

Lors du second rendez-vous clinique, ces derniers servent de support pour les enregistrements cliniques. Les bords prothétiques peuvent être ajustés afin de réaliser une empreinte anatomo-fonctionnelle, tandis que l’occlusion peut être modifiée afin d’enregistrer un nouveau rapport maxillo-mandibulaire et, si nécessaire, une nouvelle dimension verticale d’occlusion. Ces étapes sont réalisées selon des méthodes analogiques conventionnelles.


Fig. 08 : empreintes anatomo-fonctionnelles et occlusion enregistrés via les duplicatas puis numérisées à l’aide d’une caméra.

L’un des principaux avantages de cette approche est de préserver les prothèses initiales, les modifications étant réalisées directement sur les duplicatas imprimés (7).

Une fois ces ajustements réalisés, les duplicatas modifiés sont numérisés de manière extra-orale, en enregistrant l’intrados, l’extrados ainsi que l’occlusion, selon un protocole similaire à celui décrit dans la technique sans duplicata. Les fichiers obtenus sont ensuite transmis au laboratoire de prothèse.

La conception des nouvelles prothèses est réalisée à l’aide d’un logiciel de conception assistée par ordinateur (CAO).


Fig. 09 : CAO des nouvelles prothèses amovibles complètes.

Selon les protocoles utilisés, un gabarit d’essayage imprimé en 3D peut être réalisé afin de valider les paramètres esthétiques et fonctionnels du projet prothétique avant la fabrication définitive.

Les prothèses définitives sont ensuite fabriquées par usinage, puis polies et mises en bouche lors de la dernière séance clinique.



Fig. 10 : nouvelles prothèses complètes usinées insérées en bouche. 

Discussion

L’intégration du flux numérique dans le renouvellement des prothèses amovibles complètes présente de nombreux avantages, mais également certaines limites qu’il convient d’identifier afin d’en optimiser l’utilisation en pratique clinique.

L’intégration du numérique dans le renouvellement des prothèses amovibles complètes permet un gain de temps considérable. Plusieurs études rapportent une réduction significative du nombre de rendez-vous, passant de 6 à 7 séances en technique conventionnelle à 3 à 4 séances dans un flux numérique.

Les PAC numériques, qu’elles soient usinées ou imprimées, nécessitent également moins de visites post-insertion, en raison d’une adaptation initiale souvent plus favorable.

Par ailleurs, l’archivage des fichiers numériques (STL, DICOM) issus des empreintes ou des prothèses permet de reproduire une prothèse à l’identique, ou avec des ajustements limités, en cas de perte ou de fracture, sans reprendre l’ensemble du protocole clinique. Ces données facilitent également la communication avec le laboratoire de prothèse et présentent une pérennité supérieure aux modèles en plâtre. Elles contribuent ainsi à renforcer la traçabilité des dispositifs médicaux et à répondre aux exigences médico-légales actuelles (8).

La numérisation peut également permettre la fabrication d’un duplicata, utilisé comme porte-empreinte individuel (PEI) occluso-adapté. Cette simplification du protocole est particulièrement bénéfique chez les patients âgés, dépendants ou à mobilité réduite, pour lesquels la réduction du nombre de rendez-vous constitue un avantage majeur en termes de confort et de faisabilité (⁹,¹⁰).

Le recours à la numérisation d’une prothèse existante (scanner de laboratoire, CBCT ou empreinte optique) permet de reproduire fidèlement une prothèse bien tolérée, en conservant l’esthétique et le rapport maxillo-mandibulaire, tout en autorisant des corrections ciblées de l’adaptation, des zones de sur-extension ou de l’occlusion. Cette approche limite le recours à des empreintes répétées et évite des modifications esthétiques brutales pour le patient (¹¹).

Malgré ses nombreux avantages, l’empreinte optique présente certaines limites dans le cadre du renouvellement des prothèses amovibles complètes. La numérisation de l’intrados à l’aide d’une caméra intra-orale peut s’avérer délicate, notamment en présence de palais étroits et profonds, de zones de contre-dépouille au niveau des crêtes ou encore de crêtes fines et peu marquées (12). Ces situations cliniques peuvent compromettre la qualité de l’acquisition et entraîner une perte de précision des données numérisées.

Par ailleurs, les caméras intra-orales ne permettent pas de numériser de manière fiable la dynamique des tissus périphériques et le jeu de la musculature, éléments pourtant essentiels à la réalisation d’une empreinte anatomo-fonctionnelle en prothèse complète. De ce fait, le recours à une technique hybride associant empreinte optique et biomatériaux conventionnels demeure souvent nécessaire afin d’assurer une reproduction fidèle des surfaces d’appui et des limites périphériques.

Afin de pallier certaines de ces limites, la numérisation peut être réalisée à l’aide de scanners extra-oraux, qui offrent une résolution plus élevée, un positionnement stable de l’objet et des conditions d’acquisition optimisées, permettant d’obtenir une précision supérieure à celle des scanners intra-oraux. Toutefois, ces dispositifs restent majoritairement inaccessibles en cabinet, car principalement disponibles en laboratoire de prothèse. Leur utilisation impliquerait en outre l’envoi de la prothèse au laboratoire, ce qui n’est pas toujours envisageable en pratique clinique, car cela priverait temporairement le patient de son appareil.

Enfin, la numérisation extra-orale par CBCT apparaît comme une alternative intéressante. Elle permet d’obtenir un modèle tridimensionnel fidèle et reproductible d’une prothèse existante, notamment lorsque celle-ci a été préalablement réadaptée (marginage, surfaçage). Cette technique constitue ainsi une option pertinente lorsque les limites de l’empreinte optique sont rencontrées (8,11).

Le coût constitue une limite importante du flux numérique. Du côté du praticien, l’acquisition d’une caméra intra-orale représente un investissement initial significatif, auquel s’ajoutent les coûts liés aux biomatériaux d’empreinte, à la maintenance et aux mises à jour logicielles. Par ailleurs, le coût de fabrication au laboratoire peut être plus élevé, notamment en cas d’usinage des bases et des dents prothétiques. Dans le cadre du reste à charge zéro, où la tarification est plafonnée, cette augmentation des coûts peut réduire la rentabilité du traitement.

Néanmoins, ce surcoût doit être nuancé, car il peut être partiellement compensé par le gain de temps clinique. Toutefois, certaines études montrent que, malgré cette optimisation, les coûts directs du numérique peuvent rester supérieurs à ceux des techniques conventionnelles, ce qui peut en limiter l’adoption (13).

Conclusion

Le flux numérique constitue aujourd’hui une évolution majeure dans le renouvellement des prothèses amovibles complètes. Il permet de simplifier les protocoles cliniques, de réduire le nombre de séances et d’améliorer la reproductibilité des traitements, tout en facilitant l’archivage et la communication avec le laboratoire. Les différentes stratégies, avec ou sans duplicata, offrent au praticien des solutions adaptées en fonction de la qualité des prothèses existantes et des objectifs thérapeutiques.

Néanmoins, certaines limites persistent, notamment en ce qui concerne l’empreinte optique et les contraintes économiques, imposant une utilisation raisonnée et adaptée aux conditions cliniques.

Lorsque les prothèses existantes présentent des défauts majeurs, perte importante de dimension verticale d’occlusion, instabilité occlusale sévère, extension inadaptée, rapports intermaxillaires incorrects ou inconfort majeur, elles ne peuvent plus être utilisées comme référence fiable. Le patient est alors assimilé à un patient édenté sans prothèse exploitable, nécessitant une prise en charge spécifique.

Dans ces situations, le recours à un flux numérique sans référence prothétique s’impose. Les principes de conception et de fabrication de ces prothèses feront l’objet du prochain article.

Bibliographie

(1) Nahmias F, David, Carbonneil C, Biscosi L. HAS 2022. Prise en charge implanto-prothétique de l’édentement : prothèse adjointe complète implanto-retenue – prothèse fixée unitaire supra implantaire.

(2) Hüe O, Berteretche MV. Prothèse complète : réalité clinique, solutions thérapeutiques. Paris, France ; 2003.

(3) Taylor M, Masood M, Mnatzaganian G. Complete denture replacement : a 20-year retrospective study of adults receiving publicly funded dental care. J Prosthodont Res. 30 juill 2022;66(3):452‑8.

(4) Barnavon B. Élaboration des prothèses amovibles complètes : technique conventionnelle versus techniques numériques [Thèse d’exercice] [Internet]. [2022, France] : Université de Lille ; 2023 [cité 12 déc. 2025].

(5) Document 3shape 2021 A4 EN : Eric D. KukuckaReference Denture Scan Strategy

() Drancourt N, Bonnet J, Veyrune JL, Batisse-Lance C. Approche innovante grâce au flux numérique : renouvellement des prothèses amovibles complètes (1re partie). 2022. 2022 ; Clinic43(420‑421) :915‑22.

(7) Raynaldy L, Barbe S, Nasr K, Destruhaut F. Approche innovante grâce au flux numérique : flux prothétique sans références prothétiques, synthèse des flux et perspectives (2e partie). 2022 ; Clinic (420‑421):923‑30.

(8) Benchikh S. Traitement numérique d’une empreinte en prothèse amovible complète par l’utilisation du cone beam [Thèse d’exercice]. [France]: Université de Lille ; 2020.

() Jafarpour D, Haricharan PB, de Souza RF. CAD/CAM versus traditional complete dentures: a systematic review and meta-analysis of patient- and clinician-reported outcomes and costs. J Oral Rehabil. 2024;51(9):1911‑24.

(¹⁰) Fouda A, Tonogai J, McDermott P, Wang D, Dong CS. A systematic review on patient perceptions and clinician-reported outcomes when comparing digital and analog workflows for complete dentures. J Prosthodont Off J Am Coll Prosthodont. 29 déc 2024.

(¹¹) Fournier C. Confection numérique des bases d’occlusion et intégration de la relation intermaxillaire (RIM) dans le flux numérique CBCT du patient en prothèse amovible complète (PAC) [Thèse d’exercice]. [France] : Université de Lille ; 2021.

(12) Wang Y, Li Y, Liang S, Yuan F, Liu Y, Ye H, et al. The accuracy of intraoral scan in obtaining digital impressions of edentulous arches : systematic review. J Evid-Based Dent Pract. Mars 2024 ;24(1) :11101933.

(13) Abozaed HW, Ali SA, Mostafa AZ. Patient satisfaction and oral health-related quality of life for prefabricated teeth versus CAD-CAM milled acrylic resin denture teeth. A crossover clinical trial. BMC Oral Health. 10 oct 2025;25(1):1601.

Annexes

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